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Ardoise de France

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ART ET ARDOISE

  • Jean-Pierre Nénon
  • il y a 1 jour
  • 9 min de lecture

Bien que l’ardoise participe à la création artistique depuis des siècles, son utilisation en ce domaine reste globalement méconnue. En effet, l’ardoise c’est d’abord celle qui couvre les toits de nos plus prestigieux châteaux, bâtiments publics, monuments historiques et de nos plus modestes maisons. Cette perception s’explique aisément puisque la France compte entre cinq cents et mille kilomètres carrés de toits d’ardoise. Or l’ardoise servit et sert toujours à d’autres fins que la couverture des toits en étant employée sous diverses formes dans le domaine des arts.

L’ardoise et l’art de la Préhistoire    

L’Histoire et l’archéologie apportent en abondance de nouvelles connaissances sur le passé artistique de nos plus lointains ancêtres. Les supports qu’ils utilisaient pour répondre à l’éveil de leurs sens artistique et aussi très probablement de la conception cosmique de leur existence racontent leur évolution psychique.    

 

Dès la Préhistoire, les schistes et l’ardoise furent ramassés à la faveur des affleurements des veines sur lesquels abondaient les plaquettes délitées et altérées de la roche-mère néanmoins propres à servir de support aux gravures de nos lointains ancêtres du Magdalénien, entre 17 000 et 13 000 ans avant notre ère.

           

Les plus anciennes ardoises gravées montrent des lignes, des cercles et des entrelacs avant qu’apparaissent les décors figuratifs, notamment d’aurochs, connus du Portugal, provenant des sites de la vallée du Coâ et datées de 14 000 ans avant JC 

 

Dans le Massif schisteux rhénan, de beaux échantillons vieux de 13 500 ans représentent aussi d’une manière très réaliste la faune de l’époque. Ainsi, divers animaux parfaitement identifiables et des silhouettes féminines sont trouvés en Allemagne à Gönnersdorf, au nord de Coblence. (FIG. 1)

 

Dans le Massif ardennais, en Belgique, à Hulsonniaux près de Dinant, un bœuf et un renne sont réunis sur un même fragment d’ardoise. En Ardenne française, le site de Roc-la-Tour surplombant les vallées de la Meuse et de la Semoy fouillé par J-G. Rozoy au cours des années 1980 a fourni plusieurs centaines de plaques et fragments gravés de représentations d’animaux diversifiés parmi lesquelles figure un seul canidé. Elles sont attribuées à des tribus de Magdaléniens, cantonnées en hiver dans le Bassin parisien, venues fréquenter en été – au moins une quarantaine de fois – ce site ardennais constituant un terrain de chasse giboyeux mais délaissé en hiver à cause de la rigueur du climat.

 

La peinture sur ardoise

Jusqu’au début de XVème, le seul support de la peinture fut exclusivement le bois et rares sont été les peintres qui utilisèrent très occasionnellement lors de ce siècle et du suivant la toile de lin tendue sur un châssis de bois. C’est en 1410 qu’apparait en France la peinture sur toile ; l’emploi d’autres matériaux comme support des œuvres peintes demeure très marginal. 

  Au XVIIème déjà, les tableaux sur toile - en nombre limité - des siècles antérieurs montrent parfois des signes de dégradation ce qui préoccupe mécènes et amateurs de peinture achetée parfois à prix d’or. Le doute naissant sur la pérennité des œuvres peintes sur toile amène les peintres les peintres à recourir à d’autres supports.

Les Italiens développent alors une technique nouvelle : la « peinture sur pierre ». Ce mouvement apparu avec un anonyme de la fin du XVIème siècle (FIG 2) prend son essor dans l’école de Vérone (FIG 3) au tout début du XVIIème siècle. Alessandro Turchi (1578-1649) y peint « Salomé et la tête de Jean-Baptiste ». L’engouement pour l’ardoise ira croissant, se développant en Vénétie, à Florence et à Rome. Cette innovation particulièrement encouragée à Florence où les Médicis fondant amplement leur pouvoir politique sur le mécénat favorisent très efficacement l’utilisation des « pietre dure ». 

 

Aux XVIème et XVIIème siècles, la peinture sur pierre connaît donc un succès grandissant tant auprès des artistes que des commanditaires. Le marbre de Carrare fait tout naturellement partie des nouveaux supports parmi d’autres pierres de prix encore plus élevé comme l’améthyste, l’onyx, l’albâtre et même le très coûteux lapis-lazuli venu du lointain Afghanistan.

Et à ces pierres s’ajoute l’ardoise provenant du petit gisement de Lavagna dans la région de Gênes. Francesco ALBANI peint sur ardoise qui offre des possibilités uniques, notamment des contrastes saisissants et des effets de brillance supérieurs à ceux de la peinture sur toile, une magistrale « Ariane abandonnée ». (FIG. 4). Ce type d'œuvres, souvent de petit format, se développe principalement dans deux grands foyers artistiques en Italie : Rome et la Vénétie, notamment Vérone et Padoue. Des artistes tels que Marcantonio Bassetti, et Pasquale Ottino s'illustrent particulièrement dans cette peinture sur support nouveau.

 

Si le recours à l’utilisation de l’ardoise reste un phénomène principalement italien, il franchit néanmoins les Alpes et concerne aussi la France.

 

Le très novateur Jacques Stella (Lyon, 1596 – Paris, 1657)

Le Français Jacques Stella séjourne à Florence de 1617 à 1622 puis à Rome de 1622 à 1634. Il peint sur cuivre, bois, toile et au contact des maîtres italiens sur « pierre » et notamment sur marbre et ardoise. Sur l’ardoise, il peaufine sa technique pour obtenir un effet-miroir réfléchissant les couleurs et la lumière comme sur aucun autre support. Il utilise abondamment les vernis donnant à ses œuvres une brillance et velouté jusqu’alors inconnus. Il atteint une perfection inégalée. La Gazette Drouot titre en 2018 sur une de ses couvertures : « Jacques STELLA, maître de l’ardoise » à l’occasion d’une vente à Angers d’un de ses tableaux : « Judith avec la tête d’Holopherne » qui sera adjugé 375 000 € frais compris. (FIG. 5). Cette enchère qui constitue le record mondial pour ce peintre tient également à une autre exceptionnelle singularité : le tableau est signé au revers par une incision directe dans l’ardoise « J Stella fecit » signifiant « fait par J Stella) (FIG. 6) 

 

Le peintre produit d’autres scènes religieuses et mythologiques sur ardoise: « La Sainte famille » (26 X 22 cm) datée de la période 1662-1664 (FIG. 7), « La Sainte Famille avec Saint Jean-Baptiste » (53 X 37cm) (FIG. 8) et « Sémiramis appelée aux armes » (53 X 36 cm) (FIG. 9)  exposée au Musée des Beaux-Arts de Lyon.

 

Les œuvres sur ardoise représentant des scènes religieuses, des adorations, toujours de petit format leur conférant un côté intimiste s’avèrent très pratiques pour être emportées en voyage et faire ses dévotions personnelles.  

Le succès de la peinture sur ardoise tient en fait à deux causes : le doute émis dès le XVIIème siècle sur la pérennité des œuvres sur toile soudainement jugée fragile mais peut-être encore davantage à la qualité des œuvres produites. Et de nos jours le support d’ardoise donne à l’œuvre picturale une plus-value considérable et la fait considérer comme un joyau de l’art, ce qui lui permet d’atteindre des cotes et des prix d’adjudication des plus élevés. Très chère ardoise…  

Mais finalement, ce serait peut-être le Flamand Jan Maelwael (av.1370-1415) né à Nimègue en Flandre dans une famille d'artistes l’inventeur de la peinture sur ardoise. Venu à Paris en francisant son nom en Jean Malouel, il travaille pour le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi qui l'engage en 1397 et il deviendra le chef de file des Primitifs français.

 

La sculpture sur ardoise

L’ardoise par sa structure feuilletée lui donnant sa capacité à être fendue en minces plaques ne se prête pas du tout à la sculpture en ronde-bosse où le sujet n'est pas physiquement attaché à un fond mais repose sur un socle et autour duquel il est donc possible de tourner pour le voir sur toutes ses faces.

Tout au plus, l’ardoise peut être gravée en creux ou travaillée en bas-relief créant une sculpture adhérant à un fond duquel elle ne se détache qu’avec une faible saillie bien. Ces techniques exposent néanmoins l’artiste à voir son œuvre se déliter irrémédiablement. Exécutées par des artistes n’ayant pour la plupart utilisé l’ardoise qu’occasionnellement et par sa difficulté à être travaillée, les œuvres sculptées sur ardoise restent rares ce qui leur confère une partie de leur très forte valeur.

 

L’ardoise gravée depuis des millénaires n’a été sculptée en bas-relief que beaucoup plus tard.

 

En vallée de la Roya, la pierre verte de Tende (France) et la pierre grise dite « lavagna » de Pigna (Italie) omniprésentes dans la région sont abondamment utilisées dès le XVème siècle dans les constructions et la décoration architecturale. Cette remarquable spécificité ligure crée un patrimoine culturel de mobilier en ardoise d’une importance exceptionnelle tant par sa diversité que par son ampleur. Colonnes, chapiteaux, encadrements de portes et de baies, fontaines, monuments, dallages et marches, panneaux en bas-relief décorent les églises, les bâtiments officiels et les maisons bourgeoises des cinq communes de la vallée de la Roya devenue française en 1947 (FIG.10). Ce phénomène artistique se répand jusqu’à Turin et le Piémont italien via le col de Tende.

           

Parfois datés, gravés principalement de thèmes religieux intégrant souvent le monogramme grec du Christ - I.H.S - ou les initiales ou le blason du propriétaire, ces œuvres fleurissent à la Renaissance sous le mécénat des comtes de Tende, des aristocrates et des religieux. De nombreux monuments et pierres tombales sont encadrés de textes lapidaires tel celui de la chapelle comtale de l’ancienne Collégiale Notre-Dame du Bois de Tende, disant (traduction de l’inscription latine) : “Ci-gît le grand et magnifique soldat et seigneur Honoré (Lascaris ?), Comte de Vintimille et de Tende, qui mourut l’an 1474, le cinquième jour de février, empoisonné par Petrino Parpalia” ».  De beaux ensembles de ces sculptures parfois polychromes provenant de toute la Ligurie sont présentés au Musée des Beaux-Arts de Nice et au Museo Sant’Agostina de Gênes.

 

Bien inconnu de nos jours mais néanmoins passé récemment en Salle des Ventes à l’Hôtel Drouot à Paris, Boiscochin a laissé au XVIIème siècle un bas-relief en ardoise sculpté représentant Marie Made­leine allongée, tenant dans sa main gauche une croix et posant sa main droite sur un crâne en un geste symbolique de son rejet du monde des vanités. À ses pied un pot à onguent et le texte d’une prière: «...Sancta Maria Magdalena ora pro Nobis...» .Cette plaque de 37 X 28 cm est signée «Boiscochin sculpsit atatis sua 75 anno 1648» signifiant « sculpté par Boiscochin agé de 75 ans en 1648 » (FIG. 11)

Cadrans solaires

Depuis plusieurs siècles, l’ardoise donne l’heure du jour grâce aux nombreux cadrans solaires, des plus simples aux plus complexes souvent fabriqués dans cette roche. les spécialistes les qualifient de « tables gnomoniques » car la tige ou pièce toujours métallique laissant son ombre sur les gravures est dite gnomon.   FIG.12, 13, 14)

Art du XXème siècle

 L’ardoise participe activement  aux mouvements modernes, de façon anecdotique pour l’Art nouveau mais bien davantage pour l’Art décoratif et les décennies qui suivront.

 

Raoul UBAC (1910-1985) est l’artiste aujourd’hui le plus coté pour ses œuvres sur ardoise dont un ensemble a été rassemblé par le Musée d’Art Moderne de San Francisco.  Auteur de frises visibles à la buvette de la source Cachat à Évian-les-Bains, il a laissé un grand nombre de plaques gravées ou ajourées de format de l’ordre de 20 x 40 cm, au design résolument moderne. Régulièrement proposées en salles des ventes de prestige elles sont souvent adjugées souvent à plusieurs milliers d’euros (FIG. 15)

 

Gilbert PRIVAT (1892-1969) fut un artiste prolixe dont certains monuments aux morts sont classés Monuments historiques. Prix de Rome en 1921, il a sculpté l’ardoise, souvent taillée en panneaux soclés sur bois, de scènes réalistes dont plusieurs maternités vendues aux enchères aux environs de deux mille euros. (FIG.16)

 

 Henri-Marius PETIT (1913-2009) s’inspirant des Métamorphoses d’Ovide laisse une belle plaque gravée représentant le berger Actéon transformé en cerf ainsi puni pour avoir contemplé Vénus dans sa nudité. (FIG.17). Son œuvre sculptée sur ardoise comporte une série animalière très réaliste dont un magnifique bouquetin (FIG 18).

           

André SAUVANT, sculpteur parisien membre de l’Académie des Beaux-Arts, s’est intéressé à l’occasion d’un séjour dans les Ardennes dans les années 1960 à l’ardoise de Fumay sur laquelle il a gravé une Sainte-Face couronnée d’épines visible dans le bras nord du transept de l’église de cette commune. Ce même artiste a sculpté des têtes d’animaux et notamment de sanglier, emblème du département, en bas-relief (FIG. 19). Son fils, Claude, a créé à Bénodet (Finistère) un musée consacré à l'œuvre d'André Sauvant récompensé au cours de sa carrière par le Prix de Rome en sculpture, la médaille de vermeil de la ville de Paris, le rang de 3e sculpteur de France décerné par le Louvre. 

           

La Ville de Fumay (Ardennes) a commandé au sculpteur Georges-Armand FAVAUDON une fresque en hommage aux « scailleteux ». Inaugurée en 1988, cette fresque associant béton et ardoise représente en huit étapes de déroulant sur une vingtaine de mètres, l’extraction de la pierre et la fabrication des ardoises. (FIG.20)

           

Le musée de l’ardoise et de la géologie de Renazé (Mayenne) expose en plein air une sculpture monumentale intitulée « Négritude, naissance » datée de 2005 signée de Jean-Pierre GALIVEL. L’artiste a sculpté le buste d’une femme noire poli avec une exceptionnelle finesse, qui se dégage avec force de l’épais bloc d’ardoise symbolisant la sortie des Noirs de l’esclavage. (FIG.21)  

           

Et en ce XXIème siècle, Elsa MAGREY ayant acquis une renommée internationale sculpte l’ardoise, depuis 1996, dans son atelier de Bargème (Var). Elle collecte la matière première dans les anciennes ardoisières de Martelange, au Luxembourg. Cette artiste autodidacte crée des œuvres d’une grande esthétique, parfois monumentales. Ses élégants motifs végétaux imaginaires qui caractérisent le début de sa production destinés à la décoration des intérieurs et des jardins ont assis sa réputation. (FIG.22 et 23)


 

 
 
 

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